| RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES SUR BEJA: | SOMMAIRE | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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SALLUSTE 2. PLINE 3. PLUTARQUE 4. Silius Italicus 5. Procope 6. Al-Bakri 7. Al-Idrissi 8. Mohamed El Abdery 9. Léon L'AFRICAIN 10. MARMOL 11. Pierre d'AVITY 12. Laurent d'ARVIEUX 13. Thomas SHAW 14. Morcelli 15. J-A PEYSSONNEL 16. Henri DUNANT 17. Victor GUERIN 18. Albert de LA BERGE 19. le capitaine VINCENT 20. Henri SALADIN 21. René CAGNAT (1888) 22. René CAGNAT (1901) 23. René CAGNAT (1887) 24. Charles DIEHL 25. Edouard CHARTON 26. A. L. FROTHINGHAM 27. Emile VIOLARD 28. Le capitaine Vincent 29. Elisée Reclus 30. Stéphane GSELL 31. Abbé Bonjean 32. Abbé NEU 33. Ammar MAHJOUBI 34. F. BONNIARD |
34. La Tunisie du Nord. Le Tell Septentrional INTRODUCTION LIMITES ET DIVISIONS DU TELL SEPTENTIONAL Le Tell est la bordure nord de la Berbérie, qui tire son nom d'un élément de valeur agricole: les sols tell, les meilleurs, ceux qui reçoivent assez d'eau pour entretenir une couche suffisante de terre végétale et faire pousser les récoltes. Il renferme un territoire au nom prestigieux qui, à lui seul, personnifie toute cette richesse: le Bled Béja, le coin le plus fertile de la fertile Friguia. Cette dernière appellation, qui est le vieux mot Africa, survivant à travers les siècles dans une langue populaire étrangère, a une acception assez imprécise, mais tous les auteurs arabes, les voyageurs européens et les indigènes d'aujourd'hui sont d'accord pour placer Béja au centre de la Friguia et pour étendre celle-ci sur les bons pays du Tell Septentrional. LA STRUCTURE DU TELL SEPTENTRIONAL LES ASPECTS DU TERRAIN Cette rapide incursion à travers le Tell Septentrional nous a permis de reconnaître succinctement la nature des terrains. Les formations tertiaires et quaternaires sont de beaucoup les plus répandues, et, parmi elles, les formations éocènes tiennent le premier rang, comme l'indique le tableau suivant:
Les terrains éocènes couvrent donc, à eux seuls, les 4/7 du Tell Septentrional, les terrains quaternaires presque le 1/4; si l'on y ajoute les formations miocènes et pliocènes, on constate que l'étendue des terrains tertiaires et quaternaires représente environ les 7/8 de la superficie totale, si l'on songe que les marnes de l'éocène, les alluvions sont, par excellence, les sols agricoles. Le voyageur qui sort de la haute futaie kroumir ou de la grande brousse mogod voit brusquement devant lui le spectacle changer: la paysage s'ouvre, l'horizon s'élargit, la couleur de la terre et des roches se modifie, passant du rouge fauve à tous les tons jaune ou de gris; les champs de céréales ou les étendues de chaume, selon la saison, succèdent à l'envahissante végétation forestière; il n'est pas jusqu'à l'habitation humaine qui ne se transforme profondément; la hutte de branchages cède la place au gourbi en pierres. L'observateur le moins averti est frappé de la violence du contraste et se rend compte qu'il pénètre dans une région toute différente. Dès lors, larges dépressions marneuses et reliefs calcaires, vastes étendues cultivées et sommets en friche, broussailleux ou dénudés, se répètent avec le même rythme monotone. Les djebels calcaires ne disparaissent plus jamais du paysage, on les voit tout autour de soi; qu'on les longe ou qu'on les franchisse, ils sont toujours là, tout proches, attirant le regard, fermant l'horizon. Ce sont eux qui donnent à la région son aspect le plus particulier et qui lui constituent une sorte d'unité. Elle est vraiment le pays des calcaires, et nous pensons qu'aucune autre appellation ne marquerait mieux l'opposition brutale avec la région foretière voisine que nous avons déjà nommée pays des grès. Les pays calcaires, comme les pays gréseux, empruntent généralement leur nom à des groupements ethniques: Rhezouane, Djendouba, Nefza, Hedil, Bjaoua; un seul porte le nom d'une ville, c'est le Bled Béja. BLED BEJA Les formations de l'éocène inférieur, calcaires ou marnes, jouent ici un rôle encore plus important. Calcaires à nummulites, riches en phosphates et marnes noires suessoniennes, se succèdent en bandes parallèles, plus ou moins régulières, tantôt rétrécies comme des feuilles, tantôt s'élargissant en amples vallées ou en plateaux, recouvrant au moins les 3/4 de ce pays. Si nous considérons enfin que ce qui n'est pas éocène est généralement occupé par des terrains fertiles, néogènes ou quaternaires, nous comprendrons pourquoi ces régions, en très grande partie cultivable et depuis longtemps exploitées, portent une population nombreuse et font l'objet d'une active colonisation. L'expression « Bled Béja », par laquelle les voyageurs arabes ont désigné de tout temps cette petite région, a persisté à travers les siècles. Le mot « bled », fréquent dans la steppe et dans le Tell Inférieur (Bled Smindja, el Fahs, Delol-el-Arous, etc…), où il exprime l'unité des plaines encerclées de montagnes, est très rarement usité dans la partie montueuse du Tell Septentrional, où l'on préfère les appellations ethniques. Cela suffit à souligner la topographie spéciale de la région de Béja et les conditions favorables que l'homme y a rencontrées. Le Bled Béja forme une sorte d'amphithéâtre limité de trois côtés par des reliefs de 400 à 700 m. Vers le sud seulement, la ceinture montagneuse s'abaisse en un glacis qui s'incline doucement vers la Medjerda, à laquelle l'Oued Béja apporte toutes les eaux du Bled Béja. L'intérieur du pays est presque tout en vallées (Planche IX, A), dont l'importance s'explique par la structure et le développement particulier de l'érosion. La vallée de l'Oued Béja, très ancienne, succéda à un lac pliocène qui occupait, comme ses congénères à Séjnane et de Fernana, le centre d'un fuseau. Elle fut largement déblayée dans les couches lacustres argilo-gréseuses, puis dans les terrains tendres des marnes vindoboniennes et suessoniennes. Le creusement continue de nos jours; l'enfoncement du lit de la Medjerda, accéléré par la capture de Sid-Chammar, a déterminé la plupart des formes récentes de la région. Les terrasses qui bordent irrégulièrement l'Oued Béja témoignent des périodes successives d'alluvionnement et de creusement. Le processus en est illustré encore par les formes du thalweg actuel; dans sa partie inférieure, l'Oued Béja coule dans un fossé continu de 5 à 6 m. de profondeur; dans son cours moyen, devant Béja, le thalweg se compose alternativement de sections creusées en fossé et de sections plates d'alluvionnement; enfin, l'oued Djorfane, haut oued Béja, tapisse sa vallée d'alluvions qui donnent les merja, bandes de prairies où les animaux paissent une herbe verte en plein mois d'août. Ainsi, l'érosion remontante fait que l'enfoncement des thalwegs, prélude des transformations morphologiques futures, n'est pas en général dans un même bassin hydrographique, même de médiocre étendue; il se développe progressivement suivant un rythme déterminé par les oscillations di niveau de base, qui est ici le thalweg de la Medjerda. L'intérieur de la cuvette est encore assez complexe, car l'érosion n'a pas réussi à la débarrasse entièrement de ses calcaires. Entre les larges dépressions marneuses de l'Oued Berdine et de l'Oued el-Boul s'élèvent des reliefs calcaires (Dejbel Hadeb, Djebel Tebaga, 376 m., Djebel Bourja, 406 m.) qui ont leur prolongement sur l'autre rive de l'oued Béja, dans les djebels qui dominent la ville de Béja à l'ouest et au sud (Djebel Aïn-Bou-Amar, 477 m.; Djebel Barche). Là nous ne trouvons plus la fière allure des synclinaux perchés, les abrupts accusés. Ces calcaires apparaissent à peine déchaussés de leur enveloppe marneuse, comme si l'érosion commençait seulement à les mettre au jour. Ils se présentent rarement en larges surfaces continues, mais plutôt sous forme de bancs, de barres minces, de dos de tortue, ou même de véritables champs de calcaires, séparés tantôt par des couloirs de marnes noires réduits à la largeur d'un thalweg, tantôt par de petits bassins plats, comme ceux d'El-Affareg et de Er-Rhiria, au Sud Ouest de Béja. La dénivellation entre calcaires et marnes n'est, le plus souvent, que de quelques mètres; les champs de blé, au printemps, forment avec les calcaires un damier aux cases vertes et grises. Ces formes si spéciales des calcaires de Béja s'expliquent par la composition de ceux-ci et la disposition des strates. Les assises supérieures, constituées de calcaires tendres ou de marnes calcaires, comme en témoigne la teinte jaune fréquente, sont peu résistantes; sous l'action de l'eau, les arêtes s'arrondissent, la roche se creuse, prend des formes molles. L'érosion les aplanit presque aussi vite qu'elle creuse les marnes voisines; sur les versants, on trouve des champs de pierres que l'action mécanique triture, réduit, fait disparaître; ces calcaires phosphatés fondent ainsi sur les marnes en les enrichissant. D'autre part, les écailles imbriquées, décrochées les unes par rapport aux autres, sont constituées par des couches généralement peu inclinées, donnant des profils à peine heurtés. Ce n'est qu'à l'est du bled Béja qu'une feuille de calcaires nummulitiques se dresse presque verticalement en donnant l'étrange arête du Munchar dont les dents se voient de tous les coins de l'horizon. Mais le Munchar appartient déjà par sa structure aux Bjaoua. Cette petite région de Béja forme une des unités géographiques le plus parfaites du Tell Septentrional. Son importance particulière est attestée par la persistance, depuis les temps historiques les plus reculés, de la ville de Béja, le seule ville existant à l'intérieur du Tell Septentrional lors de l'occupation. Les auteurs arabes ne tarissent pas d'éloges sur la fertilité incomparable de ce sol qui « produit en abondance le meilleur blé de toute l'Ifrikia », qui n'en manque jamais, même lorsque la disette sévit sur le reste du pays. La région de Béja, au croisement de vallées larges, joue dans le Tell Septentrional le rôle de carrefour. Sa ceinture de hautes terres s'ouvre, non seulement vers la Medjerda et les Grandes Plaines, mais encore au nord vers les Nefza, au nord-est vers Mateur et Bizerte, par les larges couloirs qui sont comme des antennes de la dépression. Contrairement aux régions voisines des Amdoun et des Hedil, le Bled Béja est une région de passage, et cet avantage essentiel n'a pas été sans influer sur le choix de l'emplacement de Béja.
LE CLIMAT Le Tell Septentrional est la région la plus pluvieuse de Tunisie et l'une des plus arrosées de l'Afrique du Nord. Dans leur ensemble, les lignes d'égale pluviométrie courent du Sud Ouest au Nord Est, parallèlement au littoral des grès, formant des bandes de moins en moins arrosées vers le Sud Est.
Les inégalités pluviométriques locales sont asse souvent le fait d'orages distributeurs de pluies torrentielles, beaucoup plus nombreux dans le Tell Septentrional que dans les autres régions tunisiennes.
L'examen de la pluviosité saisonnale offre des irrégularités plus déconcertantes encore:
Ainsi, les trois saisons pluvieuses de l'année le sont à des degrés très divers, selon les années. On peut prévoir que de pareilles différences dans la répartition de la pluie au cours de l'année agricole ont d'énormes conséquences sur les cultures. Le tableau suivant illustre avec beaucoup de netteté l'influence des pluies saisonnales sur le rendement des récoltes de céréales dans le Tell Septentrional:
Ce qui importe donc est moins la quantité totale annuelle, qui théoriquement est toujours suffisante, que la qualité de la pluie, c'est-à-dire sa distribution pendant l'année agricole. La proportion des moyennes saisonnales par rapport au total annuel sont celles qui semblent convenir le mieux aux différentes phases de la végétation: automne, 30 %; hiver, de 40 à 45 %; printemps, de 20 à 25 %. Toute répartition pluviométrique qui s'en approche est bonne; mais si l'équilibre est trop violemment rompu aux dépens des pluies de printemps, la récolte court de sérieux dangers. Les types d'années pluviales précédemment définis, apportent des conditions agricoles plus ou moins favorables; dans l'ensemble du Tell Septentrional, ce sont heuresement les conditions favorables qui l'emportent.
LE PEUPLEMENT ET LES
GENRES DE VIE DANS LE PASSE Les outils chelléens, archeuléens et moustériens et ceux du paléolithique récent (industrie capsienne), si abondants dans le sud tunisien, n'ont pas encore été rencontrés dans le Tell Septentrional, de même que les nombreuses pierres écrites du Tell constantinois qu'on rattache soit au paléolithique récent, soit au néolithique. Les plus anciennes traces humaines que l'on connaisse ne remontent probablement pas au-delà du néolithique récent et plus certainement au début de l'âge des métaux. Telles sont les quelques stations dolméniques identifiées sur la rive gauche de la Medjerda, à Bulla Régia et à Chaouch, et surtout les chambres funéraires creusées dans le roc, qui sont disséminées dans tout le Tell Septentrional. Le nombre de ces chambres est particulièrement dense à la limite des grès, autour des clairières (Plaine de Sedjnane, Nefza), c'est-à-dire à l'abri de la grande forêt, refuge naturel, et à proximité des terres cultivables. Dans les pays calcaires, plus découverts, stations de biban sont moins nombreuses et ne se rencontrent que dans des les lieux les moins accessibles, précisément aux endroits où se sont maintenus jusqu'à aujourd'hui des villages de caractère nettement berbère à Chaouach, aux environs de Djebel Tahent et du Djebel Anntra. Les constructeurs de biban étaient très probablement des cultivateurs, peut-être contemporains des constructeurs de dolmens avec lesquels ils semblent s'être partagé les régions telliennes de Tunisie: si le Haut Tell contient en effet l'immense majorité des stations dolméniques de la Régence, le Tell Septentrional possède un très grand nombre de sépultures dans le roc qui se retrouvent aussi dans les massifs gréseux du Tell Inférieur (Djebel Behelil). Cette constatation nous amène à établir un rapport de synchronisme entre les deux migrations qui ont apporté en Tunisie septentrionale les hommes des biban et ceux des dolmens, hypothèse appuyée par ce fait qu'on n'a jamais découvert, dans les monuments mégalithiques de Tunisie, que du mobilier de l'âge des métaux. D'autre part, les chambres funéraires, par leur forme et leur ornementation, ont des affinités nettement orientales, tandis que les dolmens tunisiens sont tout à fait semblables à ceux des hauts plateaux algériens et à ceux d'Europe. Tout porte donc à croire que les deux migrations sont arrivées de côté opposés et ont occupé des régions différentes: les tailleurs de biban sont venus de l'est, probablement par mer; les constructeurs de dolmen, partis peut-être d'Espagne, se sont avancés de l'ouest à travers le haut pays et ont occupé en Tunisie la région centrale qui domine tout le reste. Quoi qu'il en soit, le nombre, la nature et l'emplacement des stations préhistoriques prouvent que le sol de la région était déjà fortement occupé dès l'aurore de la période antique, et qu'au moins une partie des hommes qui la peuplaient étaient venus d'Orient par la voie maritime. EPOQUE PUNIQUE Lorsque se constitua le territoire carthaginois en Afrique, le Tell Septentrional entier en fit partie, formant avec le Tell Inférieur l'essentiel du territoire. Aussi, les Puniques exercèrent-ils pendant quelques siècles une influence profonde sur le développement de notre région. Si rien n'indique de façon certaine que des colonies puniques aient été fondées ailleurs que sur le littoral, il est hors de doute que les hommes pénétrèrent à l'intérieur des terres, propriétaires fonciers ou commerçants, propageant chez les indigènes leur religion ou leur civilisation; la nécropole punique de Béjà est une des principales connues. La science agricole des Carthaginois contribua à mettre en valeur les riches terres à céréales du Tell Septentrional. Les villas splendides, les nombreux troupeaux et les cultures riches, que les soldats d'Agathocle et de Régélus admirèrent dans leur traversée du Cap Bon, existaient aussi dans la région de Bizerte, à Béja, dans les Grandes Plaines. Vaga (Béja) était déjà un grand marché de grains qui attirait non seulement les Carthaginois, mais de nombreux négociants italiens. Scipion razzia les récoltes de la base Medjerda et de la région lacustre et en chargea deux convois successifs qu'il dirigea sur la Sicile; pendant deux ans, son armée vécut sur le pays, dans les plaines de la basse et de la moyenne Medjerda, bravant ainsi le blocus de la flotte carthaginoise et la résistance d'Utique qui rendaient précaire le ravitaillement par mer. Les Carthaginois s'adonnèrent aussi à l'arboriculture: ils cultivèrent le figuier, le grenadier (la pomme punique), l'amandier, l'olivier, dont le nom fut adopté par les indigènes. Les ouvrages de Magon parlent même des noyers et châtaigniers qui ne se trouvent actuellement qu'en Kroumirie. Vergers, vignobles et olivettes devaient s'étendre à proximité des villes maritimes et autour des centres de l'intérieur. Le développement de l'agriculture n'empêcha pas l'élevage de rester une des principales ressources des indigènes; les moutons représentés sur les ex-voto appartiennent déjà à la race barbarine actuelle, caractérisée par sa large queue. La transhumance existait; les nomades du Sud remontaient vers le Nord tunisie, mais à l'intérieur de la région, les déplacements étaient déjà restreints comme aujourd'hui, car des plaines à pâturages d'hiver s'étendaient à proximité des montagnes et des forêts à pâturages estivaux. Ainsi, dès cette époque reculée, se dessine l'antagonisme entre la culture et l'élevage, entre la vie sédentaire et la vie pastorale, mais au profit de la culture sédentaire. Les riches Puniques, au dire de Polybe et de Diodore, possédaient de vastes domaines sur lesquels ils résidaient une partie de l'année et qu'ils cultivaient avec l'aide des indigènes. Ceux-ci, pour la plupart, vivaient dans des hameaux ou dans des villes fortifiées, habités en permanence, lieux sûrs qui semblent avoir prévalu de bonne heure sur l'asile temporaire. Villes et villages étaient abondants dans le Tell Septentrional. Lorsque Massinissa se jeta sur le territoire carthaginois, il enleva une première fois soixante-dix villes (oppida et castella), plus tard cinquante (polis). Si un grand nombre de ces centres n'avaient sans doute qu'une importance médiocre, certains étaient par contre, de véritables villes. Ainsi Vaga et Bulla Regia. La première que Salluste qualifie de « civitas magna et opulens », possédait une enceinte fortifiée et une citadelle, un Sénat et des magistrats; elle était le marché le plus fréquenté de tout le royaume. En somme, s'il nous est impossible d'évaluer, même approximativement, le chiffre de la population qui vivait dans le Tell Septentrional aux temps de la domination carthaginoise, nous savons que l'occupation s'étendait déjà à l'ensemble de la région et que les cantons les plus favorisés étaient mis en valeur et nourrissaient une population nombreuse. Le Tell Septentrional, comme le Tell Inférieur, profita de l'organisation de l'Etat carthaginois: il fut, plus que son voisin, la zone de contact entre Berbères et Puniques, avec d'énergiques réactions de la part des premiers. La dernière de ces réactions, celle de Massinissa, détacha de Carthage l'intérieur de la région; mais il continua d'évoluer dans le même sens. D'ailleurs, le roi numide n'avait pu réussir qu'avec la complicité des Romains qui attendirent à peine sa disparition pour détruire Carthage et occuper son territoire.
2. LA PERIODE ROMAINE Il semble que l'influence romaine pénétra assez rapidement le Tell Septentrional, au détriment de la civilisation punique et même de la Lybique. La langue phénicienne, qui se maintient jusqu'au Ve siècle en Numidie, sur le Haut Tell et sur les confins algéro-tunisiens (Khroumirie Occidentale), disparut du Tell Septentrional dès la fin du Ie siècle après J.-C. Le latin prit sa place, d'abord dans les cités maritimes, puis dans l'ensemble de l'Africa, dont notre région formait la partie nord. Mais, si l'arrivée des Romains marque l'établissement d'une civilisation nouvelle, il y eut continuité dans les progrès matériels. Les ruines romaines abondent dans la zone des calcaires, plus particulièrement dans les vallées marneuses, à la périphérie des plaines alluviales (O. Tine, Grandes Plaines), sur le pourtour des djebels miocènes, sur les plateaux limoneux (Mateur) et aussi à la lisière de la forêt, sur la frange des marnes auversiennes ou dans les clairières (Nefza, Tabarca, Sejnane). C'est par centaines que les vestiges d'exploitations agricoles se pressent sur les marnes noires de l'éocène: pays de Bizerte, Bjaoua, massif de la Basse-Medjerda, Bled Béja, gros bourgs ou petites villes étendent leurs restes à proximité des cantons fertiles: dans les Bjaoua, où l'on ne rencontre aujourd'hui que le misérable village de Tahent, on en compte six; dans le Bled Béja et les Amdoun, huit. La plupart de des f*gros centres étaient des municipes, tels Uccula, Aulodes, henchir Bedd, Chiniava, Vazaris dans les Bjaoua, Sua (Chahouach), Tuccabor au nord de la Medjerda. A côté de ces centres proprement agricoles se développaient les villes, presque toutes anciennes agglomérations. Les mieux situées, dans les grandes vallées, sur les passages importants, au croisement de communications ou le long des grandes voies romaines, grandissaient plus rapidement prenaient rang de cités. Deux régions étaient particulièrement favorables à leur développement: la région lacustre et la vallée de Bagrada (Medjerda); c'est là que s'étendaient les cantons les plus fertiles, desservis par les deux grandes voies de Carthage à Hippo Regius par la côte et par l'intérieur. Les sites urbains n'ont pas varié é travers les siècles: des centres ont disparuu (Bulla Regia, Simitthu, Thuburnica, Utique), mais aucun centre nouveau de quelque importance n'a été crée depuis l'époque antique. LA PROPRIETE FONCIERE ET L'EXPLOITATION DU SOL Dans une région aussi peuplée, la mise en valeur du sol dut être activement poussée. Sur le territoire des cités, colonies ou municipes, nombreux dans la région lacustre, les Bjaoua, les Bled Béja et la vallée de la Medjerda, dominaient la petite et la moyenne propriété privée, occupant les meilleures terres ou tout au moins les terres très anciennement cultivées. Une partie de la population était dispersée dans des hameaux et des fermes, pagi et vici comme le pagus Thunigabensis, au nord de Béja, le vicus Augusti, au sud; castella, fundi, proedia, domaines privés, habités soit par leurs propriétaires, soit par des travailleurs libres ou des esclaves. Entre les territoires des cités s'étendaient les terres domaniales, forêts, brousse et saltus impériaux, anciens grands domaines privés que Néron confisqua. Les documents épigraphiques nous font connaître plusieurs de ces grands domaines: Saltus Philomusianus, au nord de la Rekba, Saltus Burunitanus, à l'ouest de Béja, dans les Amdoun, nombreux sallus dans le massif de Téboursouk, portant encore le nom de leur ancien propriétaire. Ces exploitations immenses, qui « égalaient le territoire d'une cité et même le dépassaient », comprenaient toutes sortes de terres, forêts et brousse, pâturages et champs. C'est en somme, ce qui constitue encore aujourd'hui toute propriété étendue dans le Nord tunisien, comme les vastes henchirs avec leurs djebels broussailleux, qui servent de pâturages, et leurs terres cultivées. « Au centre du Saltus, dit Frontin, s'élève la villa du maître qu'une ligne de villages entoure comme une ceinture; … un peuple de cultivateurs remplit les champs.» Remplaçons villa par borj, villages par douars, et nous aurons la répartition du peuplement dans un grand henchir actuel. L'inscription de Souk-el-Khmis nous apprend comment le Saltus Burunitanus. A la tête se trouvait un procurator du saltus, dépendant du procurator du tractus Karthaginensis, grande circonscription domaniale qui englobait avec le Telle Septenteional toute la Tunisie du Nord. Au dessous étaient les conductores (conductores agrorum fiscalium), fermiers payant une redevance stipulée par contrat renouvelable tous les cinq ans. Enfin, tout en bas de l'échelle hiérarchique du saltus se pressait la foule des coloni, petits paysans pauvres. Parmi eux se trouvaient sans doute des citoyens romains, mais la plupart étaient des indigènes qui travaillaient des parcelles sous-louées sur les lots des conductores et en partageaient les fruits avec le propriétaire. Leurs droits et leurs devoirs étaient fixés par la Lex Hadriana; ils ne devaient par an aux conductores que six jours de prestations: deux de labour, deux de sarclage, deux de moisson. Aux IIe et IIIe siècles, les saltus de la Tunisie septentrionale présentaient ainsi l'aspect de grands domaines morcelés en lots affermés; une partie de chaque lot était cultivé par le fermier procurator lui-même avec ses esclaves, aidés des colons qui devaient des corvées; l'autre partie, la moins bonne, était travaillée par les colons. C'est encore ce que nous pouvons voir aujourd'hui sur de grands domaines indigènes; toute une classe de petits paysans, les khammès, cultivent une parcelle du domaine, astreints à un régime de redevances qui rappelle assez les conditions des coloni antiques. Dans les saltus, tout comme sur le territoire des cités, la culture des céréales et des légumineuses était en honneur, […] mais aussi la vigne et les arbres fruitiers, surtout les oliviers, sans oublier les pâturages et même les prairies artificielles ensemencées en vesce fourragère. Les produits du sol étaient donc variés et, dans son ensemble, l'économie rurale était basée sur les mêmes éléments qu'aujourd'hui. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les oliviers et la vigne, certaines espèces d'arbres fruitiers, comme les figuiers, donnaient lieu à des exploitations plus étendues. Les ruines nombreuses, que nous rencontrons aujourd'hui jusque dans des cantons en friche que la brousse a reconquis, prouvent que la population était partout fixée au sol. Il serait, d'ailleurs, difficile de s'imaginer la permanence du nomadisme dans le cadre de l'administration romaine; les hommes appartenant aux municipes, aux cités ou aux saltus ne pouvaient guère de déplacer. L'ACTIVITE ECONOMIQUE L'ensemble de ces conditions ne pouvait qu'être très favorable au développement de la vie économique. Les marchés y étaient nombreux et fréquentés; ils se tenaient soit dans les villes, soit au milieu des champs dans les grands domaines; le marché important de Vaga n'empêchait pas un marché rural de se tenir à Ksar Mezouaz, à une vingtaine de kilomètres de là. L'aspect de ces marchés ne devait pas être très différent de celui des marchés actuels, où les gens d'alentour se réunissent pour vendre et acheter. Les forêts du Tell Septentrional étaient exploitées. Les bois nécessaires aux sièges, que les armées romaines trouvaient sur place, ne pouvaient provenir que des Mogod ou de la Kroumirie. Des dispositions législatives attestent que l'exportation des bois de charpente et de chauffage se faisait régulièrement vers Rome. En de nombreux points de la région, des traces d'exploitation de mines ont été retrouvées par les prospecteurs modernes: mines de fer des Mogod et des Nefza, mines de plomb de Khanguet, de cuivre du Djebel Choucha; mais l'industrie extractive la plus intense se voyait à Simitthu, où l'administration impériale avait le monopole de l'exploitation des carrières de marbre numidique qui s'en allait à Carthage et dans mles villes d'Italie. Toutes ces richesses du sol et du sous-sol donnaient lieu à un important commerce que favorisait le développement des routes et des ports. Entre les deux grandes voies du littoral et de la vallée du Bagrada, tout un réseau de routes transversales, dont les vestiges sontencore visibles aujourd'hui conduisaient vers les points de la côte les plus accessibles, en particulier Thabraca, qui exportait les bois de Kroumirie et les marbres de Simitthu, et Hippo Diarrhytus, qui servait de débouché à une région riche. Mais les villes les plus importantes s'échelonnaient le long ou à proximité du couloir medjerdien: Thuburnica, Simitthu, Bulla Regia, Vaga. Chacune avait son activité propre et son cachet spécial, dont les ruines nous donnent encore actuellement une idée. Si les deux dernières (Bulla Regia, Vaga) étaient les riches marchés de cantons fertiles, avec de beaux monuments et des demeures somptueuses, la seconde (Simitthu) était une cité industrielle et la première (Thuburnica) était la ville des nombreux petits propriétaires indigènes qui cultivaient la Rekba, tout en exploitant les oliviers et les pâturages des montagnes voisines. En définitive, l'époque romaine est caractérisée par un peuplement dense des vallées, conséquence d'une extension considérable du défrichement. L'homme prend possession du sol jusque dans la forêt qui recule devant lui; dans les plaines, il gagne du terrain aux dépens des marécages et partout aux dépens de la brousse; cependant que se poursuit l'exploitation des forêts, des mines, de la mer. Les forêts du Tell Septentrional étaient exploitées. Les bois nécessaires aux sièges, que les armées romaines trouvaient sur place, ne pouvaient provenir que des Mogod ou de la Kroumirie. Des dispositions législatives attestent que l'exportation des bois de charpente et de chauffage se faisait régulièrement vers Rome.
PERIODE TURQUE L'autorité beylicale était représentée (dans le Tell Septentrional) par les caïds de Mateur et de Béja. Les tribus avaient à leur tête des cheikhs fournis par les mêmes familles: à Béja, les Ouled ben-Sassi; chez les Mogod, les ben Dhouïa; chez les Ghraba (Bjaoua), les Ali-ben-Saïd. Au-dessous de ces cheikhs principaux, il y avait des cheikhs subordonnés dans les fractions diverses. Le commandement militaire de la région était divisé entre le Kahia (chef des spahis) de Béja et celui du Kef, qui avait la responsabilité de la frontière. Bizerte, Béja, Tabarca avaient des garnisons turques. La place de Béja recevait chaque année la colonne d'été ou camp du bey. Cette coutume était déjà ancienne; vers le milieu du XVe siècle, le hafside Abou-Omar-Othman avait l'habitude de faire chaque année une tournée dans ses Etats pour maintenir l'ordre et punir les Arabes qui le troublaient. Enfin, les Turcs, imitant leurs prédécesseurs, eurent soin d'établir des zmala et des tribus maghzen dans les territoires domaniaux, sur les principales routes et aux gîtes d'étapes, pour assurer leurs communications; la principale de ces tribus était celle des Drid, représentée dans la région de Béja et de la Dakhla par les Ouled Arfa et les Arabes Majour, dans lesquels on incorporait les Algériens qui venaient s'établir en Tunisie sans espoir de retour. L'administration beylicale n'entrait en contact avec les populations que pour percevoir la mejba, impôt de capitation; l'instrument de perception en était la colonne d'été. Celle-ci dans la zone des calcaires, prélevait la mejba sans difficultés; elle se livrait même parfois à des exactions et à des pillages dans les cantons les plus riches, notamment dans le Bled Béja qui avait beaucoup à souffrir du séjour du camp. Mais la perception de la mejba chez les montagnards de la forêt et des Amdoun était beaucoup moins aisée. Les Djebalia résistaient les armes à la min, infligeant au bey du camp de véritables désastres. Le gouvernement beylical n'hésitaient pas alors à lancer sur les Djebalia les tribus des plaines et des vallées, plus ou moins nomades, […] et même celles de la Tunisie centrale ou méridionale. Ainsi fit-il en 1749 contre l'ensemble des montagnards, en 1762 contre les Amdoun, en 1767 contre les Nefza. La région forestière et les cantons montagneux des Amdoun formaient donc un véritable Bled-es-Siba, le Djebel, dont les tribus, en perpétuel état de rébellion, ne payaient l'impôt que lorsqu'elles y étaient contraintes. Son itinéraire, qu'elle répétait chaque année, respectait prudemment le massif forestier. De Béja, elle se rendait vers la frontière algérienne, à l'extrémité de la plaine de Ghardimaou, puis revenait dans la Dakhla où elle établissait son camp à Bou-Sedira (2km à l'est de Souk-el-Khmis). Pour faire payer les montagnards, on s'établissait à proximité de leur massif: à Fernana, au pied du massif kroumir: à Balta, près des Chihia; à l'est de Zaouiet-Medien, devant les Amdoun; puis, par le Khanguet Kef-Tout, un se dirigeait vers le bas pays nefzi et on rentrait à Tunis en passant chez les Mogod de Séjnane. Ces différents points marquaient la limite extrême du pays soumis. L'insoumission des pays forestiers persista jusqu'à l'occupation française. En 1864, les Amdoun se soulevèrent et vinrent enlever sous le Bardo de Béja un troupeau de 1.800 têtes sans être inquiétés. LES CONDITIONS ECONOMIQUES La culture des céréales était à la base de l'exploitation du sol. Elle était en honneur dans les plaines et les vallées du Tell Septentrional, surtout dans les cantons calcaires où le blé servait à payer la mejba dans les années de bonnes récoltes. A cet égard, aucune région n'avait la réputation du Bled Béja; ce territoire était considéré à juste titre comme le plus fertile de l'Ifrikia et sa récolte exerçait une répercussion profonde sur la vie économique du nord de la Régence. Les vergers, les olivettes et la vigne s'étendaient dans les cantons andalous du Sahel de Bizerte et de Testour; mais, les jardins de Béja même étaient souvent dévastés. L'élevage était la principale ressource après les céréales; toutes les populations s'y adonnaient. Le cheptel d'une grande ferme de Béja, au début du XVIIIe siècle, se composait de cinquante taureaux, cinq mules, vingt chevaux de trait, deux chevaux de selle, une ânesse d'Egypte avec plusieurs ânons, des poulains, une vache laitière. Chez les Djebalia, les animaux étaient la véritable monnaie qui permettait aux montagnards de faire des échanges et de payer la mejba quand ils y consentaient. L'activité industrielle se bornait aux industries familiales: tissage des étoffes, confection des poteries et ustensiles en bois ou en sparterie. Les villes de Bizerte et de Béja avaient des artisans: Béja fabriquait las bâts et les selles nécessaires à la colonne d'été; sa corporation des Houkiah, aujourd'hui disparue, tissait de gros burnous pour les montagnards. Les mines, si nombreuses dans la région, n'étaient qu'exceptionnellement explotées: Peysonnel signale l'extraction du plomb dans une mine des Nefza. L'objet principal des échanges est le blé, auquel il faut ajouter les produits de l'élevage, les peaux et la cire (l'apiculture a toujours été en honneur en Tunisie septentrionale). Le blé de Béja était l'indice le plus sûr du prix de la vie dans la Régence. Quand il était abondant, dans les années pluvieuses et calmes, le coût des principaux produits (miel, huile, dattes, animaux, vêtements) diminuait dans d'énormes proportions; le contraire se produisait dans les mauvaises années, années de sécheresse, de sauterelles, de grêle, d'incendies et de pillage. Les échanges se faisaient avec les Europées par les comptoirs de Tbarca et du cap Nègre, sur le littoral; le blé de la Dakla et de Béja porté aux habitants du sud par les caravanes de chameaux des grands Nomades. Les marchandises étaient apportées sur le marché situé en pleine campagne, dans des endroits choisis, à la limite des grès et des calcaires: Souk el-Tnine, Souk el-Trouk, Roum es-Souk (sur le versant algérien de Kroumirie), ou bien au centre de régions riches comme Béja et Bou-Sedira. Le marché de Bou-Sedira, dans les Grandes Plaines, s'ouvrait à l'arrivée de la colonne d'été qui campait à cet endroit; il durait plusieurs semaines. Là, se donnaient rendez-vous les nomades avec leurs troupeaux, les marchands et artisans de toutes les régions, le « convoi du Djerid » qui apportait les étoffes dont s'pprovisionnaient les tailleurs de Béja. Le marché de Béja, le plus important de la région, était, par excellence, le grand marché du blé de toute la Tunisie septentrionale; il avait ses mesures spéciales qui valaient le double des mesures similaires en usage dans la Régence. Il s'y faisait beaucoup d'affaires quand la présence du camp n'était pas un sujet de troubles. La résidence du bey du camp, l'existence du plus grand marché de la région faisaient de la ville un quartier général et une capitale économique qui centralisait une bonne partie de l'activité du Tell Septentrional. Malgré cela, Béja était en pleine décadence; tous les voyageurs qui vantent son marché sont étonnés de l'état de délabrement, de saleté, de déchéance dans lequel ils trouvent la ville. Cette décadence n'est pas particulière à Béja; les villes, comme les campagnes, souffrent de l'insécurité et de l'anarchie; leurs murailles ne les préservent pas des pillages des nomades, des tribus soulevées ou des envahisseurs algériens. Aussi, la vie urbaine a-t-elle presque complètement disparu du Tell Septentrional; elle se maintient encore à grand'peine à Bizerte et à Béja, chacune abritant derrière ses remparts 4 à 5.000 habitants. Les centres andalous même tombaient en ruine; certains de leurs habitants ne pouvant plus relever leurs maisons, se résignaient à vivre sous la tente.
OCCUPATION FRANCAISE En 1881, les artisans ne se rencontraient guère que dans les villes de Béja et de Bizerte. La première avait 16 charrons fabricants de charrues et de voitures, 3 menuisiers, 12 forgerons, 13 selliers, 3 armuriers, 7 tailleurs, plusieurs ateliers de tissage de la laine pour la fabrication de couvertures, haïcks, burnous, tapis, 2 cordiers, 3 fabricants de balgha (savates), 13 de kabkab (soques en bois sculpté), spécialité de la ville, 3 ateliers de potiers briquetiers, 7 maçons, 5 plâtrieres, 18 fabricants de chaux. Le poil de chèvre était également employé à de multiples usages; à Béja, cette industrie occupait un souk spécial, où l'on confectionnait avec un métier rudimentaire des sacs (choual), musettes (makhla), licols (megouda), sangles (huzma) et divers objets de corderie. Les petits ateliers de tissage de Béja ont disparu depuis une trentaine d'années, mais on continue de travailler la laine dans toutes les familles, en ville comme à la campagne. Les femmes seules s'occupent à ce travail; elles fabriquent toujours les burnous, les kachabia, les couvertures nécessaires à la famille; ce sont elles aussi qui teignaient les étoffes avec de l'écorce de grenade, des racines, des poudres préparées, ou bien encore, dans les pays des grès, avec l'écorce de chêne-zéen, les concrétions des sources ferrugineuses ou les ocres qu'on trouve en abondance un peu partout.
LES ECHANGES La production agricole constitue la principale source des échanges, qui se font surtout sur les marchés. En 1881, les marchés les plus réputés se trouvaient dans la région lacustre (Bizerte, Ras-Djebel, Mateur), à Béja et dans les Grandes Plaines où ils s'établissaient à proximité des camps de la colonne d'été (Souk-el-Arba, Souk-el-Khmis) Depuis l'établissement du Protectorat, les habitudes séculaires ont peu varié et la répartition des marchés est restée ce qu'elle était sauf exception. Les marchées les plus importants du Telle Septentrional, ceux qui ont le périmètre d'influence le plus étendu et remplissent les conditions les plus favorables, sont ceux de Mateur et de Béja. Le marché de Béja se tient le mardi. Avant l'occupation, les gens du Sahel et du Sud tunisien apportaient une ou deux fois par an leurs produits: huile, dattes, henné, piments, alfa, fruits secs, poisson séché, poterie de Djerba. Ces caravanes s'installaient dans les fondouks pendant un ou deux mois, vendaient elles-mêmes leurs marchandises, puis s'en retournaient chargés de blé. Ces moyens d'échanges tendent à disparaître; on ne les revoit plus que dans les années de disette. Aujourd'hui, ce sont les produits de Béja et des pays environnants qui alimentent le marché: miel et beurre en jarres, cire, peaux, laine par toisons, toutes sortes d'objets de sparterie en alfa, animaux. Les grains ne se vendent plus sur le marché, mais directement aux négociants indigènes ou israélites dont les magasins occupent deux rues. La valeur des échanges annuels s'élèvent à 50 millions de francs pour les animaux, 100 millions pour les céréales. Béja est donc le type du grand marché agricole dans un pays riche. Les colons européens ne manquent pas d'y venir; ils y traitent leurs affaires: vente de grains, achats d'engrais, de machines ou de pièces de rechange, ravitaillement en vivres. L'animation de Béja présente le mardi deux aspects caractéristiques; dans les rues de la ville européenne s'alignent, devant les cafés et les restaurants, des files d'automobiles. Dans la ville indigène, les souks sont remplis de clients plus modestes qui se procurent de l'huile, des articles d'épicerie, du thé, des tissus avec le produit de petites ventes: moutons, chèvres, volailles, œufs, un sac de grains. Les riches propriétaires indigènes préfèrent les grands cafés indigènes du boulevard au petit café maure des souks.
LES ETABLISSEMENTS HUMAINS Les avantages de la situation de Béja: richesse du territoire, relations aisées avec les petits pays voisins et aussi avec le golfe de Tunis, les Grandes Plaines et la Tunisie centrale. Les gorges de la Medjerda, en établissant un hiatus dans la grande voie de passage de Tunis en Algérie, favorisent Béja, qui se trouve ainsi sur la grande route d'Est en Ouest, à l'endroit où elle coupe un passage transversal Nord Sud, le seul véritablement facile existant dans le Nord de la Berbérie orientale, entre le couloir de la Seybouse et la région de Bizerte. De tels avantages firent tout naturellement de Béja, un grand marché, mais aussi une place forte sur la voie d'invasion qui mène de Numidie vers le golfe de Tunis. Les remparts byzantins, encore debout, marquent l'emplacement de la ville au Vi e siècle; mais, à l'époque romaine et même punique, elle avait dû s'étendre beaucoup plus loin vers le sud-est. Aux siècles troublés du Moyen-Age, les maisons s'étaient entassées entre les murailles, sur un versant raide. Puis, elles débordèrent vers le bas le cercle trop étroit et s'installèrent timidement sur la palier inférieur, formant deux faubourgs (rebat), plus exposés aux coups des montagnards et des nomades-pillards. Depuis l'occupation française, la ville indigène moderne, avec ses souks, ses fondouks et ses places, ses rues étroites et tortueuses, ses zaouïas et ses mosquées, s'est développée résolument en dehors des vieux remparts inutiles. En bordure, au Nord Est et au Sud Est court un boulevard plus large, envahi par les commerçants, les cafés indigènes et les maisons particulières. Au-delà, la ville européenne étale son quartier des affaires vers la gare qui a déterminé l'orientation de la ville nouvelle; le quartier des villas s'allonge vers Sidi-Frej. Entre les deux villes se placent las bâtiments publics: écoles, contrôle civil, municipalité, poste, tribunal indigène. L'ensemble forme une agglomération de 11.600 habitants , dont 2.000 européens. LA POPULATION Progression de la population indigène à Béja:
Progression de la population française à Béja:
Répartition de la population européenne à Béja-ville:
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