| RECHERCHE DOCUMENTAIRE SUR BEJA: | ||
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René CAGNAT
Source: La Revue Archéologique. Janvier-Juin 1887
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LA NECROPOLE PHENICIENNE DE VAGA
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M. le capitaine Vincent, actuellement chef du bureau des
renseignements à Aïn Draham, naguère chargé des mêmes fonctions à Béja, a eu la
bonne fortune de rencontrer tout auprès de cette dernière ville une nécropole punique
intacte. Cette importante découverte, l'une des plus heureuses qui ait marqué le passage
de nos officiers en Tunisie, a déjà été signalée, mais assez brièvement. Le rapport
même que le capitaine avait envoyé à l'Académie et qui était demeuré enseveli dans
les papiers de Tissot, où M. Reinach l'a retrouvé pour me le communiquer obligeamment,
quoique fournissant quelques détails intéressants, ne satisfait pas encore la curiosité
sur bien des points. J'ai été assez heureux pour pouvoir interroger cette année
l'aimable auteur de cette trouvaille, de vive voix et par écrit, et j'ai obtenu de lui
bon nombre de renseignements complémentaires. Il paraîtra sans doute intéressant à
quelques-uns de trouver ici réunis tous les documents que je possède sur la question.
Béja est l'ancienne Vaga ou Vacca; son existence à l'époque de la domination
carthaginoise n'est pas douteuse puisque, suivant Silius Italicus, elle envoya des secours
à Annibal dans la lutte qu'il soutint contre Rome. On pouvait donc et l'on peut encore à
trouver à Béja des traces de l'occupation punique; mais il faut, comme
le capitaine
Vincent, être servi par des circonstances favorables.
Quand nos troupes eurent occupé la ville, elles ne s'établirent pas à Béja même qui
est aux trois quarts ruinée et n'est pas entourée, comme d'autres places tunisienne, de
grands jardins d'oliviers favorables au campement; elles allèrent planter leurs tentes
sur un mamelon situé à 1,800 mètres au nord et appelé Bou-Hamba. Des travaux furent
entrepris afin d'aménager les lieux aux différents besoins des soldats et, en traçant
un canal pour l'écoulement des eaux, on découvrit un caveau où l'on recueillit des
ossements humains. La curiosité des officiers fut éveillée et des fouilles régulières
furent entreprises sous la direction du capitaine Vincent. On trouva en cet endroit plus
de cent cinquante tombeaux semblables au premier que le hasard avait révélé.
Le sol de la colline est formé d'un amas de galets ronds, de pierres et de sable
amalgamés ensemble et présentant l'aspect d'un béton grossier de couleur rougeâtre.
C'est dans cette matière que sont creusés la plupart des caveaux découverts. « J'ai
percé, m'écrit le capitaine, à l'extrémité d'un de ces caveaux une galerie de 11
mètres de long et je n'ai jamais rencontré que cette matière dure à la pioche, et
donnant des étincelles sous les pics; je suis descendu en dessous du sol du même caveau
et je n'ai qu'au bout de 5 mètres la fin de cette couche qui repose sur le rocher. Ce
massif s'étend sous tout le camp; mais, à la partie sud, il fait place à un terrain
blanchâtre qui ressemble à de la craie; quelques tombeaux sont taillés dans ce terrain.
Au nord, le sol devient plus dur et l'on rencontre le rocher. Là encore on avait creusé
des caveaux funéraires; mais en les ouvrant nous avons découvert qu'ils étaient vides
ou comblés. »
D'un côté comme de l'autre, les sépultures présentent les mêmes dispositions. Ce sont
des puits rectangulaires, creusés perpendiculairement au sol et dont la profondeur varie
entre 1m,50 et 3 mètres. Ces puits étaient comblés par de forts moellons et de la terre
meuble qu'on y avait amassés.
L'extrémité inférieure aboutissait à un caveau funéraire. Les caveaux de Béja ne
ressemblent complètement ni à ceux des nécropoles de Phénicie, ni à ceux de
Carthage; ils sont beaucoup plus simples et grossiers. La chambre, au lieu d'être
rectangulaire, comme d'ordinaire, affecte une forme arrondie, demi-circulaire. Le dessin
suivant peut servir de type; tous les autres caveaux, moins un, n'en différent que par le
plus ou moins de hauteur du puits, le plus ou moins de profondeur de la chambre.
| Les dimensions de cette tombe sont: |
fig.
1 |
On a déjà constaté cette forme de sépulture à Malte; je l'ai retrouvé aussi dans une
planche de: L'Archéologie de l'Algérie de De la Mare qui représente des caveaux
découverts entre Announa et Guelma.
Mais je ne crois pas qu'on ait encore rencontré de caveaux semblables à celui que
représente la figure suivante:
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Les dimensions de cette tombe sont: |
fig.
2 |
Enfin, une seule fois, on a rencontré un caveau rectangulaire, garni à sa partie
postérieure d'un petit renforcement; le dessin qu'en a envoyé le capitaine Vincent ne
permet pas de voir nettement si c'était une niche placée au fond du caveau, comme dans
des tombes déjà connues, ou s'il se prolongeait sur toute la longueur, ce qui est moins
probable.
es dimensions de cette tombe sont:
Hauteur totale
du puits: 3 mètres
Ouverture
de la chambre funéraire: 1m,50
Profondeur
de la chambre à partir de l'entrée: 1m,50
On peut comparer à ce dernier caveau une tombe de Djijelli qui offre les mêmes
particularités. Ici le renforcement qui s'ouvre au fond semble bien être une sorte de columbarium.
Qui qu'il en soit de ces détails, nous retrouvons dans cette nécropole le type
caractéristique des tombes phéniciennes; les caveaux sont peut-être plus grossièrement
taillés qu'ailleurs, mais ils sont évidemment inspirés des mêmes traditions. Leur
orientation est rigoureuse.
Les tombes sont inégalement réparties sur le mamelon de Bou-Hamba; elles sont groupées
par endroit en grand nombre et disposées sur plusieurs lignes, de telle sorte que les
puits de la deuxième ligne sont creusés entre les chambres de deux caveaux antérieurs.
Entre chaque groupe de tombes, il existe là des espaces vierges de tout travail.
« En entrant dans l'intérieur des caveaux, dit le capitaine Vincent, on est frappé de
l'état de conservation des objets qui y sont placés; sur un sol légèrement friable et
recouvert d'une couche de poussière grisâtre, mêlée à des coquilles d'escargots,
reposent des ossements humains qui donnent une idée de la position qu'occupait
précédemment le corps. » Le squelette était couché sur le dos, les pieds tournés vers
l'ouverture comme dans les tombes sardes de Caralis et de Tharros et dans les fours des
caveaux carthaginois. De cette façon, le cadavre avait la face dirigée vers l'entrée du
caveau, c'est-à-dire vers l'est. Il a été trouvé jusqu'à trois squelettes dans le
même caveau, mais la moyenne était d'un seul corps par tombe. Dès que la
sépulture
était ouverte, il se produisait, comme toujours en pareil cas, sous l'influence de l'air,
un affaissement rapide des ossements qui se réduisaient presque aussitôt en poussière.
Seule, une tête dont la moitié droite était intacte a pu se conserver quelque temps. M.
le docteur Martin, du 92 e de ligne, l'a examiné et a fait à ce sujet un rapport que
j'ai sous les yeux. J'en extrais le passage le plus important:
« L'angle facial a été mesuré suivant la méthode de Camper: c'est l'angle compris:
1. entre une ligne hammée faciale tirée depuis les dents de la mâchoire supérieure
jusqu'à la partie la plus saillante du front, comprise entre les arcades sourcilières et
2. une ligne dite horizontale, passant par l'ouverture du conduit auditif et l'épine
nasale inférieure. Cet angle facial mesure 73°. La boîte crânienne vue par sa partie
supérieure est ovale, la plus grande longueur l'emportant sensiblement sur la plus grande
largeur. Les bosses sourcilières sont développées, les incisives verticales. Le crâne
appartient donc à une race dolichocéphale et orthognathe.
Dans l'un des tombeaux a été découvert un cartilage thyroïde ossifié de très grande
dimension et présentant intactes la grande corne du côté gauche et les deux petites
cornes.»
Autour du squelette, aux pieds ou près de lui, se trouvaient diverses poteries dont les
principaux types sont reproduits sur nos planches III et IV. On y voit des vases de forme
et de grandeur différentes, ainsi que des petites coupes et des soucoupes. Quelques-unes
de ces dernières contenaient même des os de volaille. Ici, comme dans les tombes
phéniciennes déjà connues, on avait entouré le mort d'objets auxquels il était
accoutumé pendant sa vie et qui devait lui permettre de continuer dans sa dernière
demeure son existence antérieure. Ces poteries sont en terre rouge ou noire,
quelques-unes d'un grain très fin. Les coupes noires sont entourées d'un liseré jaune
qui court en cercle à la partie supérieure. Parmi les patères, le capitaine Vincent en
signale une qui, cassée avant d'être mise dans la tombe, avait été raccommodée au
moyen d'attaches en fer. On a également rencontré des lampes en certaine quantité;
celles qui sont représentées sur la planche n'ont pas une forme caractéristique. Les
ornements qu'on y voyait sont géométriques ou empruntés au règne végétal. Aucune
n'est analogique à celles que le P. Delattre a découvertes dans un tombeau punique de
Byrsa ou qui ont été trouvées sur la colline dite de Junon. Celles-ci sont faites comme
des patères dont le bord serait replié en dedans, à trois endroits pour retenir l'huile
et les mèches; je les ai vues au musée de Saint-Louis de Carthage. Le p. Dellatre les
considère, avec raison, je crois, comme fort ancienne; la nécropole de Béja n'en
contenant pas un seul exemplaire, serait probablement de date plus récente. Au reste, il
sera possible d'avoir sur cette poterie de plus amples détails, quand M. de la Blanchère
aura pu, malgré les difficultés matérielles qu'il rencontre, installer le musée de
Tunis: le capitaine Vincent a envoyé à la résidence de France deux caisses remplies de
ces poteries, qui n'ont point encore été ouvertes.
Dans les tombeaux situés au nord (sans doute ceux qui sont creusés dans le roc), il a
été rencontré un vase à anse portant une marque de fabrique en lettres grecques.
Ce vase existe encore, mais je n'ai pu me procurer l'empreinte du timbre qui s'y lit. Je
n'y renonce pas. Si, comme il est probable, on peut en fixer l'époque par la
paléographie, on arrivera peut-être par là à déterminer approximativement l'âge du
cimetière, ou du moins, de la partie du cimetière où le vase a été trouvé; car le
capitaine estime que, vu surtout la distance qui sépare ce groupe de tombe des autres, il
devait constituer un cimetière à part.
Aucune trace de cercueil de pierre ni de bois n'a été découverte dans les tombes; on a
trouvé seulement à quatre cents mètres de la nécropole, vers le nord-est, un petit
sarcophage en marbre, contenant des cendres, qui a été également envoyé à la
résidence. Il est évident qu'il date de l'époque romaine. Les morts n'étaient donc
point déposés en terre dans des cercueils comme ailleurs, et notamment dans la tombe de
Byrsa ouverte par le P. Delattre, ou s'ils l'étaient, il n'en reste plus aucun vestige.
Auprès du cadavre, on n'a pas ramassé non plus de ces amulettes qui ont été signalées
dans d'autres nécropoles; on a seulement rencontré des monnaies puniques et numides.
L'une d'elles, d'après le capitaine Vincent, porterait au droit la tête de
Jugurtha; « elle est semblable, dit-il, à la figure représentée dans l'Histoire
des Romains de M. Duruy, t. II, p. 444. » Le cimetière aurait donc servi encore
postérieurement à l'époque de ce prince, peut-être même longtemps après.
L'objet le plus curieux et le plus précieux est une fibule en or dont j'ai sous les yeux
une photographie, malheureusement un peu trop petite, du capitaine Vincent. Mais ce bijou
est-il phénicien ?
Dans la tombe où a été trouvé ce bijou et qui était évidemment celle d'une femme, a
été recueillie aussi une épingle en bronze.
Quioque des procès-verbaux de fouilles n'aient pas été rédigés, ce qui est fâcheux,
nous possédons sur le contenu de certaines de ces tombes des renseignements d'ensemble;
je transcrirai ceux que j'ai pu réunir sur la dimension, la disposition et le mobilier
funéraire de huit d'entre elles:
A. Hauteur
du puits, 0m,60; profondeur de la chambre, 1m,20.
Objets trouvés: une lampe en terre noire, un grand vase. Ossements humains.
B. Hauteur
du puits, 2m,60; profondeur de la chambre, 3 mètres. (Voir fig. 2)
Objets trouvés: deux lampes à anses, avec ornements; deux tasses en terre noire; deux
patères de même terre; un petit vase en terre rouge; quatre monnaies de bronze; six
vases moyens; six grands vases. Fragments de fer et de cuivre. Ossements humains.
C. Hauteur
du puits, 1m,60; profondeur de la chambre, 1m,55.
Objets trouvés: un vase à deux anses en terre rouge; une tasse en terre noire; une
patère cassée, puis raccommodée; une lampe en terre rouge avec ornements; deux
monnaies; cinq grands vases de formes diverses. Ossements humains.
D. Hauteur
du puits, 2m,30; profondeur de la chambre, 2m,10.
Objets trouvés: un petit vase en terre rouge; une grande patère en terre grise; quatre
lampes; quatre lampes; quatre petits vases; une monnaie; quatre grands vases. Ossements
humains.
E. Hauteur
du puits, 1m,65; profondeur de la chambre, 1m,20.
Objets trouvés: une lampe ordinaire; un vase moyen; deux grands vases. Ossements humains.
F. Hauteur
du puits, 2m,80; profondeur de la chambre, 1m,80. (Voir fig. 1)
Objets trouvés: une tasse en terre noire; une patère en même matière; quatre lampes;
cinq grands vases. Ossements humains. C'est dans ce tombeau qu'a été rencontré le
crâne qu'on a pu examiner.
G. Mêmes dimensions.
Objets trouvés: une lampe; une tasse en terre rouge; trois grands vases. Ossements
humains.
H. Hauteur du puits, 3 mètres; profondeur de la chambre, 1m,50.
Objets trouvés: trois patères; un grand vase. Ossements humains.
Ainsi, plus de cent cinquante tombes ont été ouvertes dans ce cimetière qui jamais
n'avaient été violées, et l'on n'y a découvert ni bijoux, à une exception près, ni
colliers, ni anneaux, ni ornements d'aucune sorte, tels qu'on en a rencontrés dans la
plupart des tombes phéniciennes qu'on a déjà explorées, tels qu'on pouvait s'attendre
à en trouver dans la sépulture de bourgeois et de commerçants aisés. Et pourtant
Vacca, au dire de Salluste, était forum rerum venalium totius regni maxime celebratum.
Il y a bien là de quoi étonner quelque peu.