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SALLUSTE
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SALLUSTE (86 avant J.-C. - vers 35 avant J.-C.)
Titre: La guerre de Jugurtha

XXIX. - Mais sitôt que, par ses émissaires, Jugurtha eut essayé de l'acheter et lui eut clairement fait voir combien serait rude la guerre qu'on l'avait chargé de conduire, son âme, d'une cupidité maladive, n'eut pas de peine à changer. Au demeurant, il avait pris comme associé et comme instrument Scaurus qui, au début, dans la corruption générale des gens de son clan, avait lutté contre le roi numide avec la dernière vigueur, mais que le chiffre de la somme promise détourna de la vertu et de l'honneur, pour faire de lui un malhonnête homme. Tout d'abord Jugurtha se bornait à payer pour retarder les opérations militaires, comptant obtenir mieux à Rome, en y mettant le prix et grâce à son crédit. Mais, quand il apprit que Scaurus était mêlé à l'affaire, il ne douta plus guère de voir rétablir la paix et décida d'aller lui-même discuter toutes les conditions avec Bestia et Scaurus. En attendant, le consul, pour prouver sa bonne foi, expédie son questeur Sextius à Vaga, place forte de Jugurtha, et donne comme prétexte de ce déplacement la livraison du blé qu'il avait ouvertement exigé des envoyés de Jugurtha pour leur accorder une trêve, en attendant la soumission du roi.
Jugurtha, comme il l'avait décidé, va au camp romain ; devant le conseil, il dit quelques mots pour flétrir l'indignité de sa conduite et offrir de se soumettre ; puis il règle le reste en secret avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on vote en bloc sur le traité et on accepte la soumission du roi. Suivant les décisions impératives prises en conseil, Jugurtha livre au questeur trente éléphants, du bétail et des chevaux en grand nombre, et une petite somme d'argent. Calpurnius part pour Rome procéder à l'élection des magistrats. En Numidie et dans notre armée, c'est le régime de la paix.


XLVII - Non loin de la route que suivait Métellus, était une place forte numide appelée Vaga, le marché le plus fréquenté de tout le royaume, où habitaient et commerçaient ordinairement beaucoup d'Italiens. Le consul, en vue de connaître les sentiments de l'habitant et de s'assurer une position si les circonstances le permettaient, y mit une garnison. Il y fit porter du blé et tout ce qui peut servir à la guerre, dans la pensée, justifiée par les faits, que les nombreux hommes d'affaires de Vaga l'aideraient à s'approvisionner et à protéger les approvisionnements déjà faits. Et à cette activité Jugurtha répondit en envoyant suppliants sur suppliants, pour demander la paix et s'en remettre absolument à Métellus, pourvu qu'à ses enfants et à lui fût accordée la vie sauve. Comme les premiers, le consul poussa ces gens à la trahison, puis les renvoya chez eux. Il ne refusa ni ne promit la paix au roi, et, pendant de nouveaux délais, attendit l'effet des promesses qu'on lui avait faites.


LXVI - Jugurtha, ayant renoncé à se soumettre, recommence les hostilités ; sans perdre de temps il se prépare avec le plus grand soin, rassemble une armée, rallie à sa cause, par la terreur ou l'appât des récompenses, les cités qui l'avaient abandonné, fortifie ses positions, refait ou achète les armes d'attaque, de défense et tout ce dont l'espérance de la paix l'avait privé, séduit les esclaves romains, cherche à gagner à prix d'or nos garnisons, bref, ne laisse rien en dehors de son action, sème partout le désordre et l'agitation.
A Vaga, où Métellus avait mis garnison, lors de ses premiers pourparlers avec Jugurtha, les principaux habitants, lassés des supplications du roi, à qui d'ailleurs ils n'avaient jamais été vraiment hostiles, finirent par comploter en sa faveur ; le peuple inconstant, comme toujours, et surtout chez les Numides, aspirait au désordre et à la discorde par amour de la révolution et aversion pour les situations calmes et tranquilles. Toutes dispositions prises, on s'entendit pour agir trois jours plus tard : le jour choisi était une fête, célébrée dans toute l'Afrique, et qui promettait des jeux et des réjouissances, plutôt que des violences. Ce jour-là les centurions, les tribuns militaires, le commandant même de la place, T. Turpilius Silanus sont invités de différents côtés. Tous, sauf Turpilius, sont égorgés pendant le repas. Les soldats se promenaient dans la ville, sans armes, ce qui se comprend un pareil jour, où n'avait été donnée aucune consigne ; ils sont attaqués eux aussi. Les plébéiens prennent part au coup de main, les uns mis au courant par les nobles, les autres excités par leur goût naturel du désordre ; sans savoir ce qui se passait ou ce qu'on projetait, il leur suffisait que la situation fût troublée et révolutionnaire.

LXVII - Les soldats romains, ne comprenant rien à ce coup imprévu et ne sachant que faire, s'élancent en désordre vers la citadelle, où étaient leurs enseignes et leurs boucliers ; ils y rencontrent une troupe ennemie ; les portes fermées les empêchent de fuir. Et puis, les femmes et les enfants, perchés sur le toit des maisons, leur jettent à qui mieux mieux des pierres et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils ne savent comment se garantir de ce double danger ; les plus courageux ne peuvent résister aux attaques du sexe faible ; bons et mauvais, braves et lâches sont massacrés sans défense possible. Dans cette situation désespérée, avec les Numides qui s'acharnent et dans cette ville close de toutes parts, seul de tous les Italiens, Turpilius le commandant put s'échapper sans blessure. Son hôte eut-il pitié de lui ? S'était-il entendu avec lui ? fut-ce le hasard ? Je n'en sais rien. Mais lorsque, dans une telle calamité, un homme préfère une vie honteuse à un nom sans tache, je l'estime malhonnête et méprisable.

LXVIII - Métellus, informé des événements de Vaga, est désespéré et ne se laisse pas voir de quelques jours. Puis, la colère se mêlant au chagrin, il prépare tout pour aller sans retard venger son injure. Il prend la légion avec laquelle il hivernait et le plus possible de cavaliers numides ; il les emmène sans bagages au coucher du soleil. Le lendemain, vers neuf heures, il arrive dans une plaine, bordée de petites collines. Ses soldats étaient harassés par la longueur de la route et déjà allaient refuser d'avancer ; il leur dit que Vaga n'est plus qu'à mille pas et qu'ils doivent volontiers s'imposer encore une légère fatigue pour venger leurs concitoyens, aussi malheureux que braves ; il ne manque pas de faire luire à leurs yeux l'espoir du butin. Il leur redonne ainsi de l'énergie, place en tête sa cavalerie sur un large front, derrière, l'infanterie en rangs bien serrés, avec ordre de dissimuler les drapeaux.

LXIX - Les habitants de Vaga, apercevant une armée en marche vers leur ville, crurent d'abord avoir affaire à Métellus, ce qui était vrai, et ils fermèrent leurs portes. Puis ils observent qu'on ne dévaste pas la campagne et que des cavaliers numides sont en tête de la troupe. Ils croient alors à l'arrivée de Jugurtha et, avec de grands transports de joie, marchent à sa rencontre. Tout à coup, à un signal donné, cavaliers et fantassins massacrent la foule répandue au dehors, se précipitent aux portes, s'emparent des tours ; fureur, espérance du butin sont plus fortes que la lassitude. Deux jours seulement, les habitants de Vaga avaient pu jouir de leur perfidie. Tout, dans cette grande et riche cité, fut livré au massacre et au pillage. Turpilius, le commandant de la place, qui, nous l'avons dit, avait seul pu s'enfuir, fut invité par Métellus à se justifier ; il y réussit assez mal. Condamné et battu de verges, il eut la tête tranchée ; c'était un citoyen latin.