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Al-Bakri (1040-1094)
Titre : Description de l'Afrique septentrionale; traduction.
par Mac Guckin de Slane
Publication : Paris. A. Jourdan, 1913
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ROUTE DE CAIROUAN A TABARCA
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A trois journées plus loin, on arrive à Badja après avoir traversé une suite non
interrompue de villages. Badja, grande ville, entourée de plusieurs ruisseaux,
est bâtie sur une haute colline qui porte le nom d'Aïn ES-CHEMS « la fontaine du
soleil » et qui a la forme d'un capuchon. Parmi les sources d'eau douce qui
arrosent cette place et les campagnes voisines, on distingue l' Aïn es-Chems
située auprès de la porte du même nom et tout à fait au pied du rempart. La
ville possède plusieurs autres portes. La citadelle, édifice antique construit
de la manière la plus solide avec des pierres brutes, renferme
dans son enceinte
une source dont l'eau est pure et abondante. On dit que cette forteresse fut
bâtie à l'époque où vivait Jésus sur qui soit le salut ! La ville possède un
grand faubourg situé à l'orient de la citadelle dont le mur a été abattu de ce
côté-là. Le djamé, édifice solidement bâti, a pour kibla le mur de la
ville. Badja renferme cinq bains dont l'eau provient des sources dont nous avons
parlé. Elle possède aussi un grand nombre de caravansérails et
trois places
ouvertes où se tient le marché des comestibles. A l'extérieur de la ville, on
voit des sources en quantité innombrable. Badja est toujours couverte de nuages
et de bouillards; les pluies et les rosées y sont très abondantes; rarement le
ciel s'y montre pur et serein; aussi les pluies de Badja sont-elles passées en
proverbe. A trois milles est de la ville se trouve une rivière qui coule du nord
au sud. Les environs de Badja sont couverts de magnifiques jardins arrosés par
des eaux courantes; le sol en est noir, friable et convient à toutes les espèces
de grains. On voit rarement des pois chiches et des fèves qui soient comparables
à ceux de Badja, ville qui du reste est surnommée: le grenier de l'Ifrikiya. En
effet, le territoire est si fertile, les céréales sont si belles et les récoltes
si grandes que toutes les denrées y sont à très bas prix, et cela lorsque les
autres pays se trouvent soit dans la disette, soit dans l'abondance. Quand le
prix des céréales baisse à Cairouan, le froment a si peu de valeur à Badja que
l'on peut en acheter la charge d'un chameau pour deux dirhams (un franc). Tous
les jours il arrive plus de mille chameaux et d'autres bêtes de somme destinés à
transporter ailleurs des approvisionnements de grains; mais cela n'a aucune
influence sur le prix des vivres tant ils sont abondants.
On met une journée pour se rendre de Badja à Baselli, groupe d'habitations
occupées par des Berbers et situées dans le territoire des Ourdaja, auprès de
quelques sources d'eau douce. Parmi les villages qui dépendent de Badja on
remarque un bourg magnifique que l'on nomme EL-MOGHEIRA et qui renferme
plusieurs églises, grands et beaux monuments de l'antiquité. Ces édifices,
construits de la manière la plus solide, sont encore debout et très bien
conservés; on croirait, à les voir, que les ouvriers viennent seulement d'y
mettre la dernière main. Toutes ces églises sont revêtues de marbres précieux;
les toits servent de retraite à une telle multitude de corbeaux que l'on
croirait y voir assemblés tous les oiseaux de cette espèce qui existent dans le
monde; on prétend qu'il y a là un talisman (qui les attire).
Pendant l'insurrection d'Abou Yezid, le massacre, l'esclavage et l'incendie vinrent accabler la population de Badja; le poète qui composa, en mètre redjez, la satire d'Abou Yezid, parle ainsi de cet événement:
« Ensuite il ruina Badja; il en expulsa les habitants, il en détruisit les bazars et les palais, après avoir fouillé les maisons et les tombeaux. »
Le gouvernement de Badja, charge très recherché, était resté pendant un temps dans la famille des Beniali ibn Homeid el-Ouézir. Celui d'entre eux auquel on ôtait ce commandement ne cessait d'employer l'intrigue, la flatterie et les cadeaux afin de s'y faire rétablir. Un individu de cette famille, auquel on demanda pourquoi ses parents ambitionnaient tant le gouvernement de Badja, fit cette réponse: «Pour quatre raisons: on y trouve le froment d'Anda, les coings de Zana, les raisins de Beltha et le poisson de Derna.» On trouve à Badja des poissons de l'espèce nommée bouri «le mulet», auxquels rien de comparable n'existe en aucun autre pays: un seul individu de grosse taille peut fournir dix ratl «livres» de graisse. On avait l'habitude d'en envoyer à Obeid Allah le Fatimide, après les avoir enduits de miel pour les conserver frais. Derna est située entre Tabarca et Badja.