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René CAGNAT
Source:
Le Tour du Monde
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Béja est située sur le penchant d'une colline, à l'entrée d'un plateau assez
élevé. La route qui y mène et où les montées se succèdent de plus en plus raides est
loin d'être bonne; mais les voitures maltaises vont partout, et l'on aurait bien tort de
s'effrayer, quelque secoué qu'on s'y sente et quelque cahot que l'on y éprouve; on s'en
tire toujours: quand le chemin est par trop difficile, on descend et l'on marche quelque
temps à pied; quand les chevaux refusent d'avancer, on les dételle et l'on demande le
secours de quelque Arabe du douar voisin, qui fournit un relais. C'est ce qui nous arriva
précisément dans notre course de Béja-gare à Béja-ville; et nous n'en arrivâmes pas
moins sains et saufs au port, ou plutôt à la ville.
Celle-ci s'aperçoit de deux kilomètres environ, dans
sa ceinture de remparts blanchis à
la chaux et au milieu de ses oliviers. Elle semble même, au premier abord, plus grande
que les autres cités tunisiennes, le Kef ou Téboursouk, par exemple. C'est que des
koubbas situées un peu en avant des portes gardent la route à droite et à gauche et
paraissent, à qui regarde d'une certaine distance, augmenter encore le périmètre de la
cité. Mais, peu à peu, à mesure qu'on approche, l'illusion se dissipa, le charme
disparaît; et, comme toujours, à la vision menteuse qu'évoque l'aspect lointain,
succède la décevante réalité. Béja est bien une ville arabe; elle en la saleté et le
délabrement.
Et pourtant on ne peut, sans un certain sentiment d'intérêt, regarder ces antiques
murailles et les lieux témoins de tant d'événements. Béja est une ville dont
l'histoire est célèbre; c'est l'ancienne Vacca ou Vaga. Dès le temps de la guerre
d'Hannibal, elle fait parler d'elle; elle envoie des secours au général carthaginois
contre les Romains à l'époque de la guerre de Jugurtha. C'était une riche et puissante
cité que visitaient, qu'habitaient même beaucoup de négociants italiens; c'était, dit
Salluste, le marché le plus fréquenté de tout le royaume.
D'abord elle se soumit volontairement aux Romains; puis, ayant, à l'instigation de
Jugurtha, massacré par surprise, pendant une fête publique, la garnison qu'elle avait
reçue, elle fut punie de sa défection et livrée au pillage. Strabon la signale comme
une ville détruite ou à peu près; mais il est probable qu'elle ne tarda pas à se
relever de ses ruines et à reprendre la situation que lui assure sa merveilleuse position
au milieu d'un terrain fertile et facilement cultivable. Sous l'empire, elle acquit une
grande prospérité et reçut, du temps de Septime Sévère, le titre de colonie.
Enfin,
après la reprise de l'Afrique sur les Vandales, Justinien l'entoura de puissantes
fortifications; les habitants, reconnaissants, l'appelèrent alors, en l'honneur de
l'impératrice Théodaor, Théodoriade. La muraille de Justinien, plus ou moins remaniée,
s'est conservée jusqu'à nos jours.
A l'époque de la domination arabe, il en est question dans les historiens.
El Bekri, par
exemple, nus a gardé à ce sujet des renseignements, empreints comme toujours des
exagérations orientales, mais qui contiennent pourtant, suivant toute vraisemblance, un
fond de réalité.
« Badja, dit cet écrivain, renferme cinq bains, dont l'eau provient de belles sources;
elle possède également un grand nombre de caravansérails et trois places où se tient
le marché des comestibles. Les environs de Badja sont couverts de magnifiques jardins,
arrosés par des eaux courantes. Le sol en est noir, friable, et convient à toutes les
espèces de grains. On voit rarement des fèves et des pois chiches qui soient comparables
à ceux de Badja, ville qui, au reste, est surnommée le grenier de l'Ifrikiya. En effet,
le territoire est si fertile, les céréales sont si belles et les récoltes si grandes
que toutes les denrées y sont à très bas prix, et cela lorsque les autres pays se
trouvent soit dans la disette, soit dans l'abondance. Quand le prix des céréales baisse
à Kairouan, le fromant a si peu de valeur à Badja que l'on peut acheter la charge d'un
chameau pour deux dirhems (Environ un franc de notre monnaie). Tous les jours il y arrive
plus de mille chameaux et d'autres bêtes de somme , domestiqués à transporter ailleurs
des approvisionnements de grains; mais cela n'a aucune influence sur le pris des vivres,
tant ils sont abondants.» On voit qu'à l'époque d'El-Bekri, Béja était encore comme au
temps de Salluste, le marché le plus important de l'Afrique. Il en est presque ainsi de
nos jours. Quand Mohamed a de l'argent à l'époque de la récolte et qu'il peut, en sa
qualité d'ancien employé au chemin de fer, obtenir le transport gratuit de quelques
kilogrammes, il va à Béja faire ses acquisitions de blé; il trouve un grand bénéfice,
et pour le prix et pour la qualité, à ne pas se fournir à Tunis.
Les environs sont, en effet, d'une grande fertilité. La population de la ville, en
majeure partie agricole, s'y dissémine au temps des semailles, les uns pour cultiver
leurs terres, les autres pour de louer à de plus riches qui les emploient. A l'époque de
la moisson, où l'on a besoin de plus de bras, on emploie des étrangers venus de tous
les côtés de la régence et surtout du midi, qui produit peu de grains. Ces étrangers
reçoivent leur salaire en nature. Ce salaire est bien faible, et néanmoins ils
n'hésitent pas à faire de grands voyages pour ce léger bénéfice qui leur procure,
pendant une partie de l'année, la nourriture nécessaire. Chaque été, des fractions
considérables de tribus se mettent ainsi en route, cheiks en têt, avec leurs femmes,
leurs ânes et leurs chameaux.
Au pied des murailles, surtout du côté du sud, il existe des jardins potagers fort bien
cultivés; à voir les rangs de salades, les plants de haricots, les champs de fèves et
d'oignons, on se croirait près des fortifications de Paris, chez les maraîchers de la
banlieue; mais il suffit de regarder autour de soi pour perdre cette illusion.
La mosquée principale est consacrée à Sidna-Aïssa: les gens du pays la considèrent
comme une des plus anciennes de Tunisie, sinon la plus ancienne. Le kadi et le mufti
assurèrent à M. Guérin que c'était primitivement une église chrétienne et que ce
sanctuaire aurait même été honoré de la présence de Sidna-Aïssa, c'est-à-dire de «Notre-Seigneur Jésus-Christ», que les musulmans vénèrent, on le sait, sinon comme le
Fils de Dieu, au moins comme le plus saint et le plus auguste de ses envoyés, après
Mahomet.
Il existe dans l'intérieur de la ville plusieurs sources; la plus importante est celle
que les habitants nomment Aïn Béja; elle est placée au fond d'une tranchée où l'on
descend par un escalier. L'escalier et les murs qui l'entourent paraissent d'origine
romaine. A l'extrémité de la trachée, l'eau sort d'un canal antique aujourd'hui très
mal entretenu. Des fouilles récentes ont dégagé une grande salle voûtée attenant à la
fontaine où l'on pénétrait et d'où l'on sortait par trois portes en pierre de taille.
La salle était dallée de grandes pierres d'une teinte bleuâtre, d'une sorte de marbre
commun; au milieu on a déblayé une piscine de deux mètres carrés, où l'eau a
pénétré de nouveau dès qu'elle a été débarrassée de la terre qui l'encombrait.
C'est probablement là un de ces bains dont parle El-Bekri dans le passage que nous avons
rapporté plus haut.
La partie la plus intéressante de la Béja antique est
la muraille byzantine qui
l'entourait. Ce mur comprend un développement de plus d'un kilomètre; il est bâti,
comme toutes les murailles analogues, avec des morceaux de toute nature et empruntés à
toutes sortes de monuments. Il est intact sur trois faces, des côtés nord, est et ouest.
Sur la face méridionale il est remplacé par des maisons juives et arabes élevées avec
les matériaux mêmes qui le formaient, et dans lesquelles on distingue çà et là les
restes des substructions antiques. Il est flanqué de
vingt-deux tours encore debout, dont
quelques-unes ont subi des remaniements. Trois portes s'ouvrent dans cette enceinte,
appelées Bab-bou-Taha, Bab-el-Aïn et
Bab-es-Souk; ces portes sont arabes; mais elles ont
succédé à des portes de l'époque romaine, où plutôt elles ont été percées dans
l'épaisseur du mur, lorsque, par suite de l'exhaussement du sol, il fut devenu impossible
de ses servir des anciennes ouvertures. La porte dite
Bab-es-Souk, par exemple, se trouve
sur les restes d'une porte romaine à double arcade dont le seuil est encore en
contrebas
de quatre mètres avec le sol actuel.
Toutes les fouilles pratiquées récemment à Béja l'ont été par les soins d'un
capitaine du service des renseignements militaires M. Vincent, un vétéran de
l'archéologie africaine. Malheureusement le capitaine n'a pas eu le temps de les conduire
sur un assez grand nombre de points pour arriver à des résultats d'ensemble. Mais il a
fait, aux portes mêmes de la ville, une découverte particulièrement intéressante, que
nous ne manquâmes pas d'aller examiner sur le terrain.
Un mamelon situé à dix-huit cents mètres de Béja, du côté du nord, et appelé
Bou-Hamba, offrait un espace bien aéré et bien sain, très favorable au campement; c'est
le point qui fut choisi pour y établir nos troupes. Des travaux furent entrepris afin
d'aménager les lieux aux différents besoins des soldats; et, en traçant un canal pour
l'écoulement des eaux, on découvrit un caveau où l'on recueillit des ossements humains.
Vases trouvés dans la nécropole punique de Béja. Dessin de H. Saladin, d'après
le croquis de M. le capitaine Vincent
La curiosité des officiers fut éveillée, et des fouilles régulières furent
entreprises sous la direction du capitaine Vincent. On trouva en cet endroit
plus de cent cinquante tombeaux semblables au premier, que le hasard avait
révélé. Toutes ces sépultures présentent les mêmes dispositions, qui
caractérisent, d'ailleurs, d'une façon constante les tombes phéniciennes: ce
sont des puits rectangulaires, creusés perpendiculairement au sol; l'extrémité
inférieure aboutissait à un caveau funéraire rigoureusement orienté. Dans la
plupart d'entre eux on a retrouvé des ossements qui indiquent nettement la
position du mort: il était couché sur le dos, les pieds dirigés vers
l'ouverture, la face tournée, par conséquent, vers l'entrée du caveau,
c'est-à-dire vers l'est. Autour du squelette se trouvaient diverses poteries;
nous en avons reproduit un certain nombre ci-dessus. Ces poteries affectent
toutes les formes; elles sont en terre rouge ou noire, entourées parfois d'un
liseré jaune; l'une d'elles, même, détail curieux, avait été cassée dans
l'antiquité, avant d'être mise dans la tombe, et raccommodée ensuite au moyen
d'attaches en fer. On n'a pas rencontré de bijoux, sauf une fibule en or et une
épingle en bronze; pas de pièces de monnaie autres que des monnaies puniques et
numides. Il n'y a aucun doute à garder sur la nature de cette nécropole:
ces
tombeaux appartiennent à l'époque punique et au style funéraire punique; la
colline de Bou-Hamba, comme les collines voisines de Carthage, était le
cimetière des anciens habitants du pays.
Les puits déblayés ont été, pour la plupart, bouchés à la suite des fouilles,
afin d'éviter les accidents. Seuls les plus curieux ont été conservés, on les a
entourés de murs en pierre, de sortes de parapets. Ils suffisent pour donner une
idée fort précise de ces puits funéraires.
Nous fûmes reçus à Béja par le khalifa; il s'est fait bâtir une maison assez
élégante en dehors de la ville. Dès le lendemain matin, nous nous mettions en
voiture pour regagner la gare de Béja; nous reprenions à fond de train la route
suivie que nous avions péniblement suivie la veille, dans la même voiture; nous
étions de nouveau cahotés et ballottés en tous sens, et de nouveau nous arrivions
à la fin de notre trajet.