| RECHERCHE DOCUMENTAIRE SUR BEJA: | ||
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Victor GUERIN
(1821-1891)
Titre :
Voyage archéologique dans la Régence de Tunis en
1860
Publication : Paris. H. Plon, 1862
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CHAPITRE SEPTIEME
Description de Béja, l'ancienne Vacca ou Vaga
Béja est située
sur le penchant d'une haute colline. Une muraille d'enceinte
l'environne de toutes parts; celle-ci est flanquée de distance en distance
de
tours carrées. Une kasbah occupe le point culminant du pentagone irrégulier
qu'elle forme. Toute cette enceinte, sauf quelques parties, date évidemment
d'une époque antérieure à l'invasion arabe. Sans être antique à proprement
parler, elle est bâtie avec des matériaux qui le sont, et offre tous les
caractères d'une reconstruction byzantine accomplie à la hâte avec des éléments
divers et des blocs de toutes sortes enlevés à des monuments plus anciens.
La kasbah, actuellement en fort mauvais état, a l'avantage de renfermer
une
fontaine appelée Ain Boutaha dont l'eau est bien meilleure que celle de la
fontaine qui est dans la ville et que les habitants désignent sous le nom d'Ain
Béja. On descend à celle-ci par un escalier de plusieurs marches qui conduit à
une grande cour dont les murs latéraux sont construits en pierre de taille. A
l'extrémité de cette cour, l'eau sort s'un canal antique aujourd'hui très mal
entretenu.
La mosquée principale, consacrée à Sidi-Aissa, passe pour la plus ancienne de la
Tunisie. Au dire du kadi, di mufti et du khalife, que je questionnai à ce sujet,
elle aurait été primitivement une église chrétienne. Suivant eux, ce sanctuaire
aurait même été honoré de la présence de Sidna-Aissa (Notre Seigneur Jésus), que
les musulmans vénèrent, sinon comme le Fils de Dieu, du moins comme le plus
saint et le plus auguste de ses envoyés.
Mon titre de chrétien m'interdisait absolument toute entrée dans cette mosquée;
mais je me convainquis bientôt que la tradition singulière des habitants par
rapport à ce monument renfermait quelque vérité, et que c'était bien
effectivement une ancienne basilique chrétienne, qui plus tard avait été
remaniée pour devenir un sanctuaire musulman. Car, ayant remarqué sur l'un des
murs extérieurs de cette mosquée une grande pierre revêtue de caractères dont
plusieurs perçaient à travers l'épaisse couche de chaux qui les recouvrait,
j'obtins des autorités de la ville la permission de la gratter. Le khalife
poussa même l'obligeance jusqu'à rester près de moi pendant cette opération,
afin de me protéger par sa présence contre les fanatiques qui pourraient
m'insulter. Quand j'eus, avec l'aide de Malaspina, achevé de gratter cette
pierre, j'y distinguai les lettres suivantes:
215
NN-VALENT-ET-GA
DECIMIVS HILARIANVS HIL ..... VS-VC-PROC
ETIONVM BASILICAM CVIVS S
DESIDERABAT-ORN ..... A-FVNDA
..... GAQ-RVFINO ..... ISSIMO-LEGATO-SVO
Ce fragment épigraphique, bien que mutilé et incomplet, est cependant
précieux, car il nous apprend par qui et sous quel règne cette basilique fut
construite ou seulement réparée et embellie.
Sur un au autre point des murs extérieurs de cette même mosquée, je découvris un
second bloc, revêtu également d'une inscription que dérobait en grande partie
aux regards la chaux dont on avait recouvert ce piédestal; c'en était un, en
effet, encastré dans la maçonnerie. Aussitôt que cette couche de chaux eut été
enlevée, je lus ce qui suit:
216
L . POMPONIO . DEXTRO . CELE
RINO . C . V . COS . AVRELIANO
ANTONINIANO . ORDO
SPLENDIDISSIMVS
COL . SEP . VAG . PATRO
NO . PERPETVO . CVR.
C.SERGIO.PRIMIANO.EQR.FL.PP
A la cinquième ligne, comme on le voit, le nom antique de la ville de Béja se
trouve marqué; ce nom, à l'époque où fut gravée cette inscription, était colonia
Septimia Vaga.
La nuit m'interrompit dans mes recherches.
5 juin
Je continue l'examen de la ville et je la parcours, rue par rue, ainsi que le faubourg appelé Rebat-Ain-ech-Chems (faubourg de la source du Soleil), à cause d'une fontaine connue sous cette désignation. En somme, Béja est tombée dans la plus complète décadence; la moitié au moins de ses maisons sont détruites ou dans un délabrement le plus déplorable. Chemin faisant, je recueille ça et là les inscriptions qu'on va lire
217
Sur le bloc encastré dans le mur d'une maison:
MANICI . SARMA
TRIB . POTEST .XVI
ANI PARTH DIVI.NE
SEPTIMIA.VAG.ANO
Les caractères ont dix centimètres de hauteur. A la dernière ligne de ce fragment épigraphique, publié du reste depuis longtemps, les mots SEPTIMIA-VAG contiennent également le nom antique de la ville.
218
Sur un piédestal engagé dans un mur moderne presque entièrement bâti avec des blocs antiques:
M IVLIOM TRIB FA
DECVRIONI ADLECTO AED
SAC ANNI XIIII PRAEF IV DI
IIVIR IIVIR Q Q F L PP CVI CVM
ORDO DPLENDIDISSIMVS OB
MERITA EIVS STATVAM PP
FIERI DECREVISSET
Q AGRIVS IVLIVS MAXIMVS
FELIX AVONCVLO SVO MAGNO
PRO PIERTATE SVA DATO SIBI
AB ORDINE LOCO S P FECIT
D D
219
Sur un bloc formant le linteau d'une des portes de la ville, appelée Bab-Boutaha:
NOBILISSIMI . C
C . IVL . AVREL . ANT . KARTHAGINIS
220
Sur un bloc engagé dans l'un des murs extérieurs de la kasbah:
RO ... VX IVNI .. IOPIVILIANVS
AC - SAC - II VIR - Q Q -
II CVR MVNERI VP
DAPANI
Les caractères de cette inscription sont peu visibles; quelques-uns même sont complètement effacés. La hauteur des lettres dans les trois premières lignes est de dix centimètres, et dans la dernière, de quatre centimètres.
221
Sur un bloc brisé engagé dans l'un des murs de la kasbah:
SATVRN
M - CAECILIVS D
222
Sur une pierre tumulaire encastrée dans le mur d'une zaouia et en partie cachée par un autre bloc:
ESTA - FIDELI
PACE - VIXSIT
IS - CENT - ET X
223
Sur un bloc long d'un mètre quarante centimètres et haut de quarante-six centimètres, placé à l'un des angles d'une mosquée, les caractères en sont presque tous effacés:
VIIII C
INAED
SIMIVLACRA VERO
Les deux autres lignes sont complètement illisibles.
224
Sur une pierre en partie brisée:
QVI IN DEO CONFIDIT SEMP VIVET
Au-dessus est un médaillon à moitié effacé, puis on lit encore:
GALATEA
DELIS
225
Sur une pierre tumulaire engagée au bas du mur d'une maison:
MEMORIAE M AVR
VIBIA
226
Sur une pierre tumulaire encastrée dans l'une des tours de l'enceinte de la ville:
DIS MANIB
SACR
AEMILIVS
MARCEL
LVS PIVS VIXIT
ANNIS XXXII
227
Sur une pierre tumulaire encastrée dans la même tour:
D M S
C IVLIVS
FORTVNA
TVS PIVS
VIX AN LXXX
228
Sur une pierre tumulaire encastrée dans le mur d'une maison:
M QAVIVS FELIX
SABRVTTO PIVS
VIXIT ANNIS LXV
H S E
229
Sur une pierre tumulaire:
D M S
IVLIA MAIOR
CA PIA VIX ANN LXX
H S E
230
Sur la même pierre tumulaire, double épitaphe:
|
D M S |
D M S |
231
Sur une pierre tumulaire dont la partie inférieure est brisée:
D M S
C IVLIVS POLY
DIVPES B ET
Le reste manque.
Sur un bloc long d'un mètre, engagé dans une tour:
VDAM VXOR STATIL
Béja est la même ville que celle qui, dans quelques éditions de Salluste, est
mentionnée sous le nom de Vacca; d'autres éditions, en effet, portent Vaga,
dénomination conforme à celle des deux inscriptions n° 216 ET 217.
C'était, à l'époque de Jugurtha, une cité riche et commerçante que visitaient et
même habitaient beaucoup de marchands italiens.
Cette ville se soumit d'abord volontairement aux Romains; mais ensuite ayant,
à l'instigation de Jugurtha, massacré par surprise, pendant une fête publique,
la garnison qu'elle avait reçue dans ses murs, Metellus lui fit expier
cruellement cette défection et la livra en proie à ses soldats.
Plutarque, dans la vie de Marius, nous transmet à ce sujet les mêmes détails que
l'historien latin. Il est à remarquer qu'il écrit le nom de cette cité ****
dénomination identique, sauf une légère différence de prononciation, à que, dans
la langue grecque, le B était ordinairement prononcé comme le V des Latins.
Pline la cite sous le nom d'oppidum Vagense.
A l'époque chrétienne, elle était la résidence d'un évêque.
Sous Justinien, comme nous le savons par Procope, qui écrit: *** à l'exemple de
Plutarque, ce qui ne doit pas nous étonner, puisqu'il écrivait également en
grec, les murs d'enceinte qui entouraient jadis cette place furent relevés, et
elle fut elle-même appelée Theodorias, en l'honneur de l'impératrice. C'est donc
à cet empereur, très probablement, qu'il faut attribuer l'enceinte actuelle,
enceinte qui, par la nature et l'agencement quelquefois irrégulier de ses blocs,
accuse, comme je l'ai dit, une reconstruction du Bas-Empire, exécutée à la hâte
avec des matériaux plus anciens.
A l'époque d'El Bekri, c'est-à-dire dans la dernière partie du onzième siècle de
notre ère, Béja jouissait encore d'une grande prospérité:
« Badja, dit cet écrivain arabe, renferme cinq bains, dont l'eau provient de
sources dont nous avons parlé; elle possède aussi un grand nombre de
caravansérails, et trois places ouvertes où se tient le marché des comestibles.
Les environs de Badja sont couverts de magnifiques jardins, arrosés par des eaux
courantes. Le sol en est noir, friable, et convient à toutes les espèces de
grains. On voit rarement des fèves et des pois chiches qui soient comparables à
ceux de Badja, ville qui, du reste, est surnommée le grenier de l'Ifrikiya. En
effet, le territoire est si fertile, les céréales sont si belles et les récoltes
si grandes, que toutes les denrées u sont à très bas prix, et cela lorsque les
autres pays se trouvent soit dans la disette, soit dans l'abondance. Quand le
prix des céréales baisse à Cairouan, le froment a si peu de valeur à Badja que
l'on peut en acheter la charge d'un chameau pour deux dirhams (environ un
franc). Tous les jours il y arrive plus de mille chameaux et d'autres bêtes de
somme, destinés à transporter ailleurs des approvisionnements de grains; mais
cela n'a aucune influence sur le prix des vivres, tant ils sont abondants.»
Aujourd'hui Béja est bien déchue d'une pareille richesse. Sa population dépasse
à peine quatre mille habitants. Néanmoins, ses environs sont si fertiles,
principalement en céréales, qu'elle est toujours demeurée l'un des plus
importants marchés, pour le commerce des grains, de touts la contrée que les
Arabes désignent par l'expression générique de Frikia ou Ifrikia, c'est-à-dire
d'Afrique proprement dite, expression dans laquelle ils comprennent la plus
grande partie du nord de la Tunisie, et notamment tout le bassin de la Medjerdah.
Remarquons, en passant, que cette dénomination est un souvenir de la
provincia Africa des Romains.